La coïncidence
Lou est arrivée chez ma compagne avant moi. Elle avait été refusée partout. Incapable de sauter sur un canapé, elle plante ses griffes dans l'accoudoir et se hisse à la force des pattes avant. De par son manque d'équilibre, quand je l'ai vue, j'ai dit « C'est mon grand-père. »
Mon grand-père Rocky mettait sa main grande ouverte devant lui, fermait un œil puis l'autre, pour gérer la vision double. Les gens dans la rue le croyaient ivre, changeaient de trottoir. Lou a la même démarche.
Je suis allé chercher son carnet vétérinaire, dans le tiroir de la cuisine. Le mot était écrit. Ataxie. Acquise à la naissance. Pas génétique mais ataxie tout de même. Le même nom que la maladie qu'on a chez nous.
Ce chat a dans son corps exactement ce que ma famille a dans le sien. C'est important pour moi de le dire à ce stade, parce que ça m'évite une question que les comités de financement posent toujours. Pourquoi un chat narrateur ? Je ne vois pas de film, autrement. Par peur ou par pudeur, ce sujet, je n'en parle pas. Ma voix projetée sur le chat me permet aussi de me regarder de l'extérieur, parfois de façon cruelle, parfois avec auto-ironie, tout en ajoutant une dose de douceur à un sujet trop grave.